Contrainte et Education II

CONTRAINTE ET EDUCATION II

Enfant

Avant de poursuivre la publication de l'article proprement dit, nous commencerons par vous éclairer dans un premier temps sur les sigles utilisés, et dans un second temps, "L'appel à auteurs" de la revue "Le Sociographe" ayant motivé la rédaction de l'article de Jean JAGUT. Enfin, vous trouverez ensuite le début de son récit.

Voici :

SIGLES

Les explications concernant les sigles utilisés dans ce billet :

PJJ : Protection Judiciaire de la Jeunesse

ACSEA : Association Calvadosienne Sauvegarde Enfance et Adolescence

Foyer Henri GUIBE : Foyer d'Action Educative créé en 1956 et fermé en 1997

CER : Centre Educatif Renforcé

La PREVALEYE : : établissement d'accueil de jeunes en Bretagne

IRTS : Institut Régional de Travail Social

TEXTE DU SOCIOGRAPHE

Soci

(Revue trimestrielle de recherches dans le domaine du travail social, éditée par un collectif d'IRTS)

Appel à auteurs (hors-série) : Contraindre et éduquer, un pari impossible ?

 

 

L’idée d’un mode d’enfermement spécifique aux mineurs délinquants (non criminels) et à finalité éducative n’est pas récente. De la Révolution française (Monarchie de juillet), avec la création des maisons de Correction, à la loi de 1850 qui donna le jour aux « colonies pénitentiaires agricoles », nombreuses ont été les propositions de traitement de la jeunesse mineure qui «délinque ». Plus récemment, les Unités à Encadrement Educatif Renforcé (UEER), créées en 1996 dans le cadre du pacte de relance pour la ville pour devenir ensuite Centres éducatifs renforcés (CER), correspondaient à une nouvelle réponse ayant pour vocation d’accueillir six mineurs délinquants (garçons ou filles) sur une même temporalité (5 à 6 mois). Ce dispositif visait à inscrire chacun des jeunes accueillis dans une dynamique nouvelle : travail de réflexion sur soi, restauration de l'adolescent dans les schémas interactionnels, sortir ce dernier des modalités déviantes dans lesquelles il s’était inscrit, faire de ces « outsiders » des « insiders », fabriquer de la frustration et travailler dessus, etc., tels étaient en substance les objectifs affichés dans le projet éducatif de ces structures.

Les Centres Educatifs Fermés (CEF) tendent aujourd’hui à œuvrer de plus en plus en lieu et place des CER. Ces derniers ont été mis en place suite à la loi d’orientation et de programmation pour la justice du 9 septembre 2002 (Loi Perben1). Aujourd’hui, on dénombre sur le territoire français 44 CEF pour une capacité d’accueil d’environ 500 places. Chaque centre accueille en moyenne une douzaine de mineurs délinquants âgés de 13 à 18 ans en alternative à une incarcération. En théorie, ces jeunes en situation de marginalité avancée sont soumis à un projet qui repose sur deux ressorts : contraindre et éduquer (ou rééduquer). D’emblée, la juxtaposition de ces deux termes apparaît comme paradoxale. Ce dispositif, au même titre que les CER ou les EPM (Établissements Pénitentiaires pour Mineurs) font pourtant partie de l’arsenal des dispositions au service de la réinsertion des jeunes qui « délinquent ». Une première interrogation s’impose : la « pratique éducative contenante » est‐elle un vœu pieu, une simple expression ou correspond-elle à des manières de penser, d’agir et de faire réelles et légitimes ?

Tenir entre les murs une douzaine de mineurs en souffrance, ayant pour certains des parcours institutionnels à entrées (et sorties) multiples, cumulant parfois des problématiques familiales, sociales, psychologiques, comportementales, toxicomaniaques, voire psychiatriques – est ce compatible avec l’essence même de la démarche éducative ? La contenance « nécessaire », parfois répressive, pour protéger ces adolescents contre eux et contre les autres ne joue‐t‐elle pas contre celles et ceux qui ont pour mission de les rendre « compatibles » ou sociables avec l’environnement ordinaire ? Comment tenir le pari éducatif quand le processus tend, dans sa forme, à éloigner de la famille et de l’environnement des individus tenus et retenus à la marge ? Que dire alors du travail d’équipe nécessaire à l’assise des individus et du projet, de la cohérence et de la réalisation du projet éducatif, quand nombre de professionnels encadrants sont pour certains usés avant l’heure, pris dans un malaise abyssal face à un quotidien que conditionnent l’incertitude et l’insécurité ?

Concernant les publics « cibles », n’a‐t‐on pas trop étendu cette réponse à tous les jeunes qui commettent des délits ou crimes (jusqu’aux délinquants sexuels) ? Comment tenir le projet éducatif quand la libre adhésion s’inscrit dans une « fiction performative » ?

Dans une société qui semble être passée de « protéger la jeunesse » à « se protéger de cette dernière », force est de constater que, sur le terrain, l’encadrement de ces jeunes, et quelle qu’en soit sa forme, n’est pas sans poser de nombreuses questions, tant pour ceux qui sont au contact de ces adolescents au quotidien (professionnels, familles), qu’aux magistrats, politiques et à la société civile de manière générale.

Derrière ces prises en charge et ces projets se pose la question du choix de société qui est souhaité pour les jeunesses délinquantes. Est‐on en train de basculer d’un État‐Providence à un État‐Pénitence  ?

 

Sans entrer dans le débat stérile du « pour ou contre » ces dispositifs, nous avons pris le parti de saisir les situations et questions qui sont traversées et combinent les termes contraindre et éduquer. Nous souhaitons dans ce numéro, croiser des analyses, des pratiques, des témoignages qui permettent d’éclairer les questions énoncées ici.

CONTRAINDRE ET EDUQUER, UN PARI IMPOSSIBLE ?

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(Dessin de Frnand Deligny)

 

 

 

Au moment de réécrire le titre de l’appel  à auteurs proposé par la revue le « SOCIOGRAPHE », j’ai eu un doute : « je le mets ou je ne le mets  pas, le point d’interrogation ? »

 Finalement j’ai pensé qu’il valait mieux le mettre …au début au moins, quitte à le retirer à la fin. Telle qu’elle  est formulée, la question peut évidemment appeler une gamme assez large de réponses. Je vais moi, tenter de me placer  dans le champ de la dyssocialité, pour faire court dans le champ des « troubles du comportement »…celui finalement dans lequel  j’ai effectué ma carrière professionnelle auprès des adolescents « difficiles »

En nous invitant  à répondre à cet appel à auteurs,  la possibilité  est donnée aux professionnels de relancer le débat sur la question de l’alternative à l’incarcération, débat particulièrement sensible aujourd’hui comme hier dans ce bras de fer entre nos deux Ministères : La Justice et l’Intérieur.

 

Ces deux mots : « Contraindre et éduquer », avec ou sans le point d’interrogation, résument, de mon point de vue, à eux seuls, l’essentiel de ce qu’a été ma  vie professionnelle auprès d’adolescents difficiles :

 Eduquer ou punir ? La sanction fait-elle partie de l’acte éducatif ? Vaste question : Jusqu’où on aide ?… A partir de quand on punit ? Les deux sont-ils conciliables ?...Il y a là de quoi nourrir bien des discussions dans les amphis d’étudiants, au sein des équipes éducatives… comme au sein des familles ordinaires, face à ces adolescents  qui testent à tout- va, et de plus en plus souvent, et de plus en plus tôt, les limites, jusqu’à se mettre et nous mettre avec eux  en danger.

Cet appel à auteurs est un  beau cadeau certes, qui nous est fait  mais qui arrive, pour ce qui me concerne, un peu tardivement car même si la  proposition du « Sociographe » est alléchante et m’incite à y répondre, la « messe » est dite me concernant …Doublement dite :

   -D’abord parce que je ne suis plus sur le terrain, et qu’à ce titre, je pense que je n’ai plus de légitimité  pour  vouloir réaffirmer quelques certitudes pédagogiques car elles  appartiendraient, que je le veuille ou non, au passé.

  - Ensuite, parce que j’ai déjà eu  l‘occasion de reparler de tout cela, il n’y a pas si longtemps dans un long document de travail, consultable sur  http://testdi.free.fr/jean/RVI_V6.pdf  et qu’il ne me semblait pas à priori envisageable, jusqu’à ces derniers jours  d’en faire un condensé pour entrer dans le cadre imposé par « Le Sociographe ».

 Que faire, alors ?

* Me taire et admettre que tout cela ne me concerne plus vraiment ? C’est compliqué…et puis ce ne serait pas tout à fait vrai.

*Retourner vers les collègues et les équipes que j’ai  accompagnées au cours de ces 4O années et tenter de repasser quelques messages pédagogiques? En théorie, c’est toujours possible…mais mes anciens collègues n’ont pas besoin d’être convaincus car ils ont eux-mêmes expérimenté cette relation aux jeunes dyssociaux et savent combien le « Non » qu’ils leur renvoient souvent  est plus constructif et rassurant que le « oui », qui ouvre, lui, la voie à leur toute puissance sur les adultes. Et puis, dans les faits, ça serait  très  compliqué…car dans ce document de travail auquel je fais référence j’évoque en fait des structures éducatives qui n’existent plus aujourd’hui :

-Un Centre d’Observation  en Bretagne où j’ai fait mes premières armes de jeune éducateur à la fin des années 60…

 

-Un Foyer de Semi-Liberté à Caen où j’ai fait l’essentiel de ma carrière… 26 ans, dont 18 ans de Direction.

 

-Et puis un Centre Educatif Renforcé toujours dans le Calvados, que j’ai ensuite  piloté  pendant 10 ans, c'est-à-dire jusqu’à ma cessation d’activité en 2009…

 Ces 3 structures ont en effet fermé leurs portes, à des époques et pour des raisons différentes… (J’espère simplement ne pas leur avoir porté la poisse…) Plus sérieusement, oui, ces structures ont fermé leurs portes…mais de nouveaux outils pédagogiques en étaient nés, du moins pour les 2 premières car pour ce qui concerne le CER…pour l’instant, je ne vois rien venir. C’est comme si nous étions peut-être en haut du « balancier » et que, que nous  le voulions ou pas, nous  ne pourrions plus  que repartir en arrière…

 La seule question qui m’importe donc aujourd’hui est celle de la transmission.

  -Il est facile de  comprendre comment en quelques décennies, on soit passé d’un concept de prise en charge  à un autre, puis encore à un autre, avec pour chacun de ces modèles la certitude qu’il allait être  « le bon modèle » du moment avant d’en découvrir les limites et les inadéquations : il y a évidemment des explications à tout cela et d’ailleurs,  le seul fait que de nouvelles réponses aient été ensuite trouvées, montre bien qu’il y avait un sens à ces transformations :

   -Le premier établissement, c’était donc un Centre d’Observation, un des derniers vestiges des anciennes Maisons de Correction d’Après-Guerre ; il s’agissait du Centre d’Observation de la PREVALEYE à Rennes ; l’établissement faisait à l’époque référence dans toute la Bretagne et même au-delà, en  ce qu’il rompait avec un passé où s’étaient  jusqu’ici conjuguées étroitement les notions d’aide   et de punition. Devenu obsolète, cet établissement a cessé son activité dans les années 8O, c’est-à-dire après quelques 40 ou 50 années d’exercice.

 

 -Le second, c’était un Foyer de Semi-liberté, pudiquement rebaptisé  « Foyer d’Action Educative ». Avec un concept de prise en charge beaucoup plus moderne, on abandonnait les anciennes représentations d’une aide éducative, qui avait jusqu’ici été  pensée  en terme d’éloignement des villes…Le Foyer Henri GUIBE, puisque c’est dans cet établissement que j’ai fait l’essentiel de ma carrière,(d’abord comme éducateur spécialisé pendant 5 ans, puis comme  chef de Service pendant  3 ans et enfin  comme Directeur pendant 18 ans derrière Louis CASALI), cette structure avait donc été créée en 1955  en faisant alors le pari que c’était au cœur de la Cité que l’adolescent devait se reconstruire. Pari risqué, évidemment à l’époque  car nombre d’établissements persistaient encore à développer des stratégies de repli institutionnel. D’expérimental, le Foyer Henri GUIBE a fait rapidement autorité et a  finalement lui aussi fonctionné 43 ans, prenant en charge plus de 1000 adolescents sur des durées moyennes de placements de  2 à  5 ans, …Et puis, comme le précédent, il a lui aussi  cédé la place à de nouveaux concepts éducatifs…plus révolutionnaires encore. Nous sommes alors à la fin des années 90.

   -Arrive donc  le Centre Educatif Renforcé de Bures /Dives, en périphérie de Caen:

3ème structure…Sorte de « mixte » entre les 2 premières, fonctionnant le plus souvent en alternative à la détention, alliant à la fois le « marquage à la culotte » comme dans les années 60 : le jeune est  pris en charge 24h/24 pendant 6 mois  …et puis, sans que ce soit antinomique avec ce concept d’accompagnement physique permanent (aussi fatigant d’ailleurs pour l’adulte que pour le jeune…), une immersion quotidienne dans la vie sociale et professionnelle ordinaires, avec cette particularité, cette fois,  que là où va se trouver le jeune, l’adulte sera à ses côtés.

Lorsque je parle de « mixte » entre le concept d’internat ordinaire où il y a 40 ans, tout se jouait  « intra-muros »,et celui d’un Foyer classique essentiellement tourné vers l’extérieur, on est là, avec  ce nouveau type d’accompagnement dans une approche radicalement nouvelle, dérangeante d’ailleurs à son démarrage pour certains professionnels ; le message renvoyé aux adolescents confiés pourrait se résumer en cette phrase, étant précisé que nous sommes avec ce « public  CER » dans le  cadre clair de placements tous ordonnés au titre de l’Ordonnance du 2 Février 1945 :

 

« Vous allez  être totalement « privés » de votre liberté d’avant pendant un certain temps… mais chacun d’entre vous  va pouvoir entreprendre  des choses extraordinaires, si ce n’est que nous serons à vos côtés tout le temps, jour et nuit, pendant 6 mois ».

Un beau projet, totalement innovant, que nous avons porté en  équipe pendant 10 années….

 

Trois étapes  donc, qui en fait symbolisent et illustrent cette  marche en avant de la rééducation depuis les grandes réformes  de 1945.

 C’est finalement là qu’intervient pour moi cette idée de transmission…Comprendre ce qui s’est passé, ce qu’on a voulu éviter et inventer d’un modèle à un autre, ce qu’on a abandonné en cours de route, mais surtout  comprendre pourquoi cette fois, un nouveau virage semble si difficile à prendre.

 Ensuite, fort de ces enseignements, il y a bien sûr cette envie de contribuer avec d’autres à l’ouverture  de nouvelles voies…De ces voies qui doivent se frayer un chemin entre le « tout répressif (la « tolérance zéro ») … et la libre expression des troubles.

 C’est d’ailleurs cela et uniquement cela qui m’avait incité l’hiver dernier à ressortir les « vieux dossiers » de ce  CER qu’on a fermé il y a maintenant 3 ans, pour en faire un « bouquin », plus précisément  un « RECIT DE VOYAGE INTERIEUR ». Je n’ai pas voulu en faire un livre (trop fastidieux …609 pages !) ; non, j’ai d’abord voulu rendre hommage à cette équipe d’éducateurs et de psychologues qui ont fait la route avec moi, sans qui rien n’aurait été fait, et laisser derrière nous une base de référence et de travail pour ceux qui seraient un jour  tentés d’apporter de nouvelles réponses à cette question récurrente :

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                                                    EDUQUER ET /OU PUNIR ?

(A suivre)

 

 

              

 

 

Jean Jagut; CER; Sociographre;

Commentaires (1)

maugrer Etienne
  • 1. maugrer Etienne | Mer 13 Mai 2015
Merci Abdallah de transferer sur ton blog si tu veux bien mon commentaire écrit "spontannement voilà quelques temps .
bonne journée et merci pour ce que vous faites c'est varié et c'est interessant

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